Les Chroniques de l’Extravertie – Éternelle, chapitre 3

chapitre_3_éternelle

J’ouvre un œil et je grimace. La lumière entre à flots dans la chambre. Il doit faire jour depuis un bon moment. Je ne me rappelle même pas m’être déshabillée hier soir, mais mes vêtements mouillés sont encore entassés sur la chaise où j’ai posé la veste de Dimitri, et je suis toute nue dans mon lit.
Je consulte ma montre, il est dix heures passées. Laïla doit déjà être au centre hippique depuis deux heures. Elle voulait repérer les lieux avant de démarrer le boulot demain. Laïla est professeur d’équitation, et à ses heures perdues, elle monte des spectacles pour les enfants et réalise de magnifiques peintures et croquis des chevaux et de ses élèves. La chambre qu’elle avait chez ses parents en était envahie et je la soupçonne de vouloir faire pareil avec celle du manoir.
Tout le monde l’adorait à New York. Je ne doute pas une seconde de sa réussite ici.

Je soupire d’aise en m’étirant sous les draps. La rentrée des classes n’est que dans quelques semaines. J’ai encore le temps de prendre mes marques et de m’habituer à cette nouvelle vie.

Je ne me lève que trente minutes plus tard. Laïla a glissé un mot à mon intention sous la porte. Je souris en le lisant.
« Je suis partie au centre. Je ferai les courses en rentrant et de toute façon j’ai piqué la voiture. Dimitri nous avait fait deux sandwiches hier soir. J’ai laissé le tien au frais (avoue que tu m’aimes !). Repose toi aujourd’hui, c’est un ordre ! »
Ok chef ! Je compte bien te prendre aux mots. Je jette le mot dans la corbeille près du lit et je pars en quête de la salle de bain.

Elle se trouve au bout du couloir, en face de la chambre de Laïla. Quand je rentre, je n’en crois pas mes yeux. La pièce est munie d’une grande baignoire à remous, d’une douche à l’italienne, de deux lavabos et d’un miroir mural impressionnant. Tout est blanc, hormis le carrelage en pierres grises. Je sens un immense sourire étirer mes lèvres. Me reposer tu disais ? Avec plaisir ! Je commence à faire couler l’eau et retourne dans ma chambre chercher mes affaires de toilette dans ma valise.
J’en profite pour emmener le journal d’Elijah avec moi. Autant joindre l’utile à l’agréable…
J’entre dans l’eau et déclenche les remous. Dieu que c’est bon ! Au bout d’une dizaine de minutes, je prends le journal, en faisant attention de ne pas le mouiller, et je me mets à lire.

Le carnet débute le 27 mars 1845. Je lève les yeux, la même année que sur le tableau que j’ai trouvé au grenier. Je me tends tout de suite.
L’écriture est parfaitement calligraphiée et j’en suis la première surprise. Les hommes de la famille ont toujours eu une écriture de médecin. Je prends une grande inspiration et je commence à lire.

« Nouvelle Orléans, 27-03-45

J’ai changé. Ça s’est passé si vite, je ne me souviens pas de tout exactement, mais je ne suis plus le même depuis deux jours maintenant. Jessica est terrifiée. Elle ne reconnait plus son mari. Elle pense que je suis malade. Peut-être a-t-elle raison ? Peut-être est-ce bien une maladie qui me ronge finalement ? Je ne lui ai pas dit ce qui s’était réellement passé mais elle n’est pas aveugle. Elle refuse que j’approche mes filles, elle pense que ce que j’ai est contagieux. Si seulement c’était si simple… Je ne peux pas coucher sur ces feuilles ce qui m’est véritablement arrivé de crainte que ce texte ne tombe entre de mauvaises mains. Je n’ai pourtant pas le choix. Je ne peux en parler à personne et cela me ronge de l’intérieur…
Ce monde n’est plus le même lui non plus, il m’effraie à présent moi. Je dois me cacher, rester dans l’ombre et me taire, alors que j’aspire à faire de mon mieux pour améliorer la vie de tous. Mais je pense aussi à tout ce que cela peut m’apporter ; la capacité de tout voir, faire ou entendre…»

« Paris, 5-04-46

Ils nous ont percé à jour. Je ne crains pas pour ma vie, mais pour celle de mon « fils ». Si Mathias et sa bande découvrent son existence, je ne donne pas cher de sa peau. Il faut absolument que je trouve le moyen d’empêcher ce gêneur de mettre en péril ma famille. J’ai laissé Jessica à la maison avec les filles. Nous avons tous les deux fui à Paris, afin d’éviter tout affrontement, mais je crois que cet effort aura été fait en vain. Un informateur est venu me trouver hier pour me dire que Mathias avait pris le premier bateau en partance pour la capitale dès qu’il avait su que nous étions partis. Il est bien fou d’oser croire qu’il peut se mesurer à nous ! D’autant plus qu’il a mêlé son propre fils à ce combat qu’il n’a aucune chance de gagner. Pauvre Damien, il ne sait pas à quoi son père l’expose…»

Merde… c’est quoi ce délire ? Je ferme le carnet et le regard d’un air dubitatif. C’est un journal intime ou un récit fictif ? Je n’ai jamais entendu dire que mon ancêtre se soit rendu à Paris, ni qu’il ait été poursuivi par qui que ce soit, ni qu’il ait été malade d’ailleurs. Mais au final, je ne sais pas grand chose de ma famille… Je serre les dents et reprend ma lecture. Sur l’entrée suivant, l’écriture fine et régulière de mon ancêtre s’est changée en une calligraphie en pattes de mouches. Je peine à comprendre ce qui est écrit.

« Amiens, 7-07-47

Il nous a trouvés, exterminés, « père » est mort, ainsi que tout ceux faisant partie de notre clan. Je suis donc le seul survivant et il est de mon devoir de perpétrer notre race et de protéger la famille d’Elijah qui est restée à l’abri à la Nouvelle Orléans. Avant sa mort, il m’a confié la garde de sa lignée, me mettant particulièrement en garde contre le fils de Mathias : Damien. C’est à lui qu’incombe le décès d’Elijah. Il est devenu mon ennemi, celui dont je dois me méfier à tout prix. »

« Nouvelle Orléans, 10-08-47

Jessica a failli trouver le journal. Je me suis montré négligent. Il y a trop d’informations compromettantes. Je dois le cacher, au grenier sans doute, elle n’aura pas l’idée d’aller le chercher là haut. Elle a prévu d’emmener les filles rendre visite à une connaissance ces prochains jours. Les enfants sont dévastées par la mort de leur père. J’ai dû leur annoncer la triste nouvelle en rentrant de France, en déguisant les faits, bien évidemment. Je leur ai dit qu’il avait eu une attaque. Tout le monde m’a cru. Jessica pense que cela era du bien aux filles de s’éloigner de la maison quelques temps. J’en profiterai pour garder un œil sur elle et pour cacher ce carnet en lieu sûr. En espérant qu’elle ne le retrouve pas.

En montant au grenier pour cacher le journal, j’ai trouvé un tableau dont j’avais complètement oublié l’existence… »

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Le type sur le tableau aux côtés de mon ancêtre et le « fils » d’Elijah ne sont qu’une seule et même personne. C’est le gars de la peinture que je suis en train de lire… Ma respiration s’accélère, je ravale ma salive et poursuit ma lecture.

« C’est désormais tout ce qui me reste de « père ». La preuve de notre complicité. Je devrais détruire ce tableau mais je n’arrive pas à m’y résoudre. Jessica sait qu’Elijah et moi étions proches, mais elle ne sait pas dans quelle mesure, et c’est mieux ainsi. Elle pense que je ne suis qu’un simple ami de la famille. Je sais aussi qu’elle me rend responsable de la mort de son époux, même si elle ne sait pas à quel point elle a raison. Leurs relations étaient plus que tendues avant notre voyage, mais elle s’était farouchement opposée à notre départ. Elle l’aimait malgré tout. J’en suis persuadé. Mais cela ne la sauvera pas si elle découvre le véritable lien qui nous unissait et ceux contre qui nous nous battions… »

Je stoppe là. Je n’ai pas envie d’en savoir plus. Tout s’embrouille dans ma tête. Je ne sais absolument pas si je dois prendre ce que je viens de lire pour argent comptant. Tout cela m’a surtout l’air d’une bonne grosse blague. A ma connaissance, Elijah a eu deux filles. Aucun fils. Pourtant, le type qui a pris sa suite dans le journal se considère comme tel, et Elijah lui-même l’a désigné avec ce terme. Je jette le carnet un peu plus loin sur le sol de la salle de bain d’un geste nerveux. J’utilise le gel douche que Laïla a déposé au bord de la baignoire et me lave tout en continuant de réfléchir à ce que j’ai lu. Non, c’est définitif, je n’y comprends rien. Je me rince et sors de l’eau en décidant d’appeler ma mère un peu plus tard pour éclaircir tout ça.

J’emploie le reste de la matinée à ranger mes affaires dans la grande commode de ma chambre, histoire d’éviter de réfléchir. Il y a sûrement des choses que je jetterai plus tard mais je n’avais pas la tête à faire le tri. Je téléphone à ma mère en début d’après-midi, après avoir mangé le sandwich que nous a apporté Dimitri. Jambon beurre. Rien de très original, mais ça fait du bien par où ça passe. Elle répond à la première sonnerie et commence à m’engueuler de ne pas l’avoir appelée dès notre arrivée. Je discute avec elle un moment avant qu’elle se décide enfin à se calmer. Il n’y a pas à dire, je sais de qui je tiens mon sale caractère.
– ‘man, j’avais une question à te poser.
– Je t’écoute ?
– Notre ancêtre, tu sais ? Elijah ?
– Mmmh ?
– Tu sais s’il a eu un fils ?
Silence au bout du fil, puis elle répond par la négative.
– A ma connaissance, il a eu deux filles. C’est tout.
Je ferme les yeux et la remercie d’une voix blanche.
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– J’ai trouvé un tableau avec un jeune homme dessus. Ils avaient l’air proche. Je me suis demandée s’il n’était pas de la famille.
– J’en doute, fait-elle. Ah au fait… j’ai failli oublier…
Elle a pris un ton désolé, je m’inquiète tout de suite.
– J’ai une mauvaise nouvelle ma chérie. J’ai vu Sabine Rollington ce matin. La police a cessé les recherches pour Melly. Ils ont classé l’affaire.
J’accuse le coup. Cela fait combien de temps que Mélodie a disparu ? Sept ans ? Sa mère est notre voisine de pallier depuis que nous avons emménagé à New York. J’ai connu Melly comme ça. Nous nous entendions bien. Elle venait souvent chez moi après les cours. Jusqu’à ce qu’elle se volatilise sans laisser de trace. Enlevée par un sadique ? Morte dans un fossé ? Je ne me rendais pas encore compte à l’époque, ce n’est que plus tard que j’y ai pensé. Le fait d’apprendre que les flics ont renoncé me laisse un goût amère dans la bouche mais, en même temps, il fallait bien que ça arrive un jour…
– Merci de me l’avoir dit. Je sais que ça n’a pas dû être facile pour toi.
Ma mère n’a eu que moi. Melly était un peu comme sa fille. Je l’entends rire doucement. Un rire teinté de regrets. Comme le silence s’éternise, je me décide à mettre fin à la conversation. Je l’embrasse et je raccroche, les larmes aux yeux.

 

Lire le chapitre 4

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5 réflexions sur “Les Chroniques de l’Extravertie – Éternelle, chapitre 3

  1. Pingback: Les Chroniques de l’Extravertie – Éternelle, chapitre 2 | Choup'N'Beauty

  2. Je pense deviner un peu la suite, enfin j’imagine, c’est ça qui est cool avec le fait que tu poste petit bout par petit bout on a le temps de se mettre plein de chose en tête et de voir si on a imaginé quelque chose de vrai ou pas :p

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  3. Bon, il y a encore de petites fautes ici et là, mais ayant aussi écrit il y a… Hum… Quelques années ;), je sais que ce n’est pas évident de se corriger.
    Mis à part ça, j’attends impatiemment la suite!

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