Les Chroniques de l’Extravertie, Éternelle, chapitre 6

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Après mon retour au manoir, je décide d’appeler Beccha. J’ai eu le temps de réfléchir sur la route. Je dois couvrir mes arrières. Personne ne doit savoir ce qui est arrivé à Laïla. Je ne peux pas en parler à la police. Elle m’avait laissé le numéro du centre hippique au cas où je n’arriverais pas à la joindre sur son portable. Beccha décroche dès la seconde sonnerie.
Je lui explique que les parents de Laïla sont tous les deux décédés dans un accident de voiture la nuit dernière, et qu’elle a réussi à dégoter un vol de dernière minute pour se rendre à leurs obsèques à New York.
Beccha semble désolée pour elle, mais je perçois aussi de l’agacement dans sa voix.
– Vous avez une idée de quand elle pourra rentrer ?
Dis donc cocotte…
– Non, je suis navrée. Ça l’a anéantie. Je pense qu’elle voudra rester quelques jours avec sa famille pour se remettre.
Je fais une pause. Tu mens tellement naturellement, c’est merveilleux. Laïla n’en avait rien à foutre de ses parents, et tu le sais bien. J’esquisse un sourire en coin.
– Elle m’a dit qu’elle vous appellerait pour vous tenir au courant.
Beccha me remercie en grommelant de l’avoir prévenue, puis met fin à la communication.
Bien. Laïla ne te rappellera jamais ma grande. Mon cœur se serre à cette pensée.

Je passe le reste de la journée à effacer toute trace de notre passage dans la maison. Je songe un bon moment à me débarrasser des affaires de Laïla, en lestant sa valise avant de la balancer au fond de l’étang dans le jardin, puis y renonce. Tu te la joues sentimentale maintenant ? C’est le seul souvenir qui me reste d’elle… Tant pis, je décide de tout emmener avec moi. Je compte bien me tirer d’ici avant que Damien ne vienne me chercher ce soir. A coup sûr, il se rendra compte très vite que je ne suis pas morte, et je n’ai pas envie de lui laisser une seconde chance de réussir à me tuer. Plus vite je partirai, mieux ce sera.

Le temps file à toute vitesse. Lorsque je suis enfin prête à partir il est déjà 17h30. Je me maudis d’avoir perdu tout ce temps. Pourquoi tu ne t’es pas tirée quand tu as vu que les corps avaient disparu ? Je voulais revoir cet endroit. Ses affaires. Faire comme si elle était en vie. Encore. Espérons que tu auras le temps de t’éloigner suffisamment d’ici le coucher du soleil ! Je serre les mâchoires à m’en briser les dents.

J’embarque les valises dans ma voiture. Les larmes me montent aux yeux mais je les ignore et mets le contact. Le moteur vrombit quand je pousse la marche arrière. Je ne prends pas la peine de fermer la grille. Je me fiche de ce qui peut arriver à la maison. Plus grand chose ne compte à mes yeux maintenant.

Plus le temps passe, plus l’angoisse me noue l’estomac. J’accélère dans North Rampart Street et prends la direction de Bâton Rouge presque sans y penser. Je décide de commencer par là. Je réfléchirai à la suite plus tard. Un de mes amis habite cette ville. J’espère qu’il pourra m’héberger quelques jours.

Perdue dans mes pensées, je vois à peine la voiture qui grille le feu rouge au carrefour sur ma droite. Je n’entends pas le crissement de ses freins sur le bitume lorsqu’elle essaye de m’éviter sans y arriver. Je ne perçois pas non plus le froissement de la taule quand elle défonce ma portière côté passager et propulse mon véhicule au milieu de la rue. Tout ce que je remarque, c’est l’heure sur mon vieux tableau de bord. 18h00 passées. Mon front tape violemment contre la vitre à ma gauche et je perds connaissance. C’est fichu

Lorsque je reprends enfin conscience, je suis allongée dans une chambre d’hôpital et j’entends le bip obsédant des machines à côté de moi. Je lève la main pour toucher le pansement qui pèse sur ma tête. Mon bras est rattaché à une perfusion. Je grimace. Il y a un tas de trucs accrochés là dessus : poche de sang vide, anti-douleur, et une autre que je ne connais pas. J’ai un mal de crâne carabiné mais je ne me sens pas trop mal. La transfusion sans doute. Je devais souffrir d’anémie à cause de Damien et ils ont dû s’en rendre compte aux urgences.
Mes effets personnels sont posés sur l’espèce de table de nuit à côté de moi. J’attrape ma montre et regarde l’heure. J’entends les battements de mon cœur accélérer sur la machine. Il est 22 heures. Oh non, pas ça… Je dois me tirer. Tout de suite.
J’enlève avec précaution les perfusions. Ça pique un peu mais tant pis. Je me redresse tant bien que mal. Mes vêtements sont empilés sur la chaise près du lit. Je les enfile en essayant de ne pas déloger le capteur de mon doigt. Je ne veux pas que les infirmières rappliquent en pensant que j’ai clamsé. Mes fringues sont tachées de sang. Je ne vais pas passer inaperçue… j’ai suffisamment de mou avec mon fil pour aller jusqu’à la fenêtre en passant au dessus du lit. Je suis au premier étage. Je devine le parking des visiteurs dans l’obscurité et une haie juste en dessous. Parfait. C’est par là que je vais passer. Je fais coulisser la vitre qui s’ouvre largement. J’arrache le capteur de mon doigt, je grimpe sur le rebord et je saute. Le buisson amortit lourdement ma chute. Je ressens une douleur assourdie dans ma cheville mais je m’en fous. Il faut quand même courir, je n’ai pas beaucoup de temps.

J’ai à peine franchi une vingtaine de mètres que j’entends des éclats de voix derrière moi. Je ne prends pas la peine de me retourner et force l’allure en boitant. Il faut que tu voles une caisse ! Tu peux pas continuer comme ça aller ! À peine cette pensée formulée, je me rends compte que je n’ai pas trop le choix. Je ralentis la cadence et commence à chercher des yeux un véhicule qui pourrait convenir, même si je sais pertinemment qu’il y a peu de chances que j’arrive à le démarrer seule. Au moment où j’en repère un, j’entends un moteur vrombir dans l’allée et les freins crisser sur le bitume juste derrière moi. Je fais volte face, prête à courir à nouveau, mais la portière passager s’ouvre et une fois familière crie mon nom.

Je me retourne, stupéfaite.
– Dimitri… mais qu’est ce que…
– Monte ! Grouille toi ! crie-t-il.
Je m’exécute et il redémarre en trombe avant même que j’ai pu refermer la portière.
– T’es vraiment géniale pour te foutre dans la merde toi ! dit-il entre ses dents.
Il est furieux.
– Je rêve où t’es en train de m’engueuler là ?
La moutarde me monte au nez à moi aussi. Il pousse un petit ricanement.
– Y a de ça ouais.
Il roule comme un dingue. Près de 200 en ville. Je ne vois quasiment rien de la route.
– Ôte moi d’un doute. Tu veux nous tuer ?
– Non, ça tu t’en charges bien toute seule, tu n’as pas besoin de moi.
Il fait une légère pause puis reprend entre ses dents.
– Je veux bien prendre mes responsabilités mais te sauver les miches deux fois en vingt quatre heures ça commence sérieusement à me gonfler.
Je le fixe d’un air ahuri.
– Je te demande pardon ? J’ai perdu ma meilleure amie, je me suis fait mordre par un… par un putain de vampire et tu oses dire que tu as sauvé mes miches ?
Je me mets à rire, un rire que je ne reconnais pas. On est en train de devenir cinglées. Je prends ma tête dans mes mains.
– Tu n’aurais pas dû trouver le journal.
Il soupire.
– Oublies ce que je viens de dire… Il t’aurait chopée de toute façon. Et j’aurais dû agir plus tôt.
Il accélère encore. Je baisse mes mains et ferme les yeux. Je ne sais pas où on va mais cette caisse est géniale.
– Pas besoin de te poser la question pour me rendre compte que tu es le type du tableau. Ni que tu es un foutu vampire toi aussi.
Ma voix s’étrangle dans ma gorge. Dimitri ne dit rien. Il serre le volant comme s’il pouvait l’arracher. Et il en est sûrement capable.
– Où est ce que tu m’emmènes ?
Il attend quelques secondes avant de répondre.
– On va au cimetière Saint-Louis. J’ai un caveau protégé là-bas. Tu y seras tranquille jusqu’au lever du jour, et après tu partiras.
J’acquiesce en silence. Inutile de contester. Partir, c’est tout ce dont j’ai envie. Je me risque à le scruter du coin de l’œil. Je ne l’ai pas regardé une seule fois depuis que je l’ai reconnu et que je suis montée dans son bolide. Ses yeux bleus scintillent dans le noir. Il a l’air soucieux. Comme s’il n’y avait pas de quoi… t’es un vrai fléau comme nana t’es au courant… Une question me brûle les lèvres. Je me risque à la poser d’une petite voix.
– Comment m’as-tu sauvée ?
Il répond du tac au tac.
– Je t’ai fait boire mon sang.
Merde… Je porte les doigts à mes lèvres. J’essaye de me rappeler mais rien ne me vient. Une chape de terreur s’abat sur moi. Je me mets à trembler.
– Je vais devenir une vampire ?
– Tu aurais pu, si c’était moi qui t’avais mordue. Tu as eu de la chance. Damien t’avait bien vidée, mais il t’a sous-estimée. Il faut croire que tu as des ressources.
– Merci du… compliment…
J’essaye de me détendre mais mes épaules restent crispées. Je reste silencieuse un long moment avant de reprendre la parole.
– Où as-tu mis Laïla ?
– J’ai enterré ton amie et le cheval à une heure de marche de l’endroit où je vous ai trouvés.
– Dans le bayou ?
Il hoche la tête. Ma gorge se serre.
– Merci…
Il sait qu’il n’a pas besoin de répondre. Il se gare dans un crissement de pneus à trois pâtés de maison du cimetière. Nous allons devoir continuer à pied. Je regarde ma cheville. Elle a doublé de volume.
– Je ne vais pas pouvoir marcher.
– Inutile.
Il sort de la voiture, fait le tour pendant que j’ouvre la portière et me prend dans ses bras. Son visage est à quelques centimètres du mien. Je ressens à nouveau cette étrange attraction que j’avais perçue lorsque nous nous sommes rencontrés. Mais cette fois c’est différent, plus violent. Mon cœur s’emballe et je me mets à haleter. C’est peut-être parce que j’ai bu son sang ? Tu l’as déjà dans la peau ? Tu n’as pas traîné. Stop ! Je ferme les yeux et prends une inspiration. Je sais qu’il perçoit mon trouble. Il se rapproche de moi. Je n’ose pas le regarder.
– Je ne me suis pas nourri depuis que tu es arrivée dans cette ville. Ce n’est pas vraiment le moment de me faire du charme, souffle-t-il à mon oreille.
La profondeur de sa voix me pétrifie. Pourtant, je me laisse aller dans ses bras et niche mon nez dans son cou.
– Emmène-moi.
Sa tête se tourne légèrement vers mes cheveux. Je l’entends respirer mon parfum, et peut-être l’odeur du sang que j’ai perdu dans l’accident un peu plus tôt. Il se reprend et me serre plus étroitement.
– Accroche-toi bien.
Je regarde par dessus son épaule la rue derrière lui. Lorsqu’il se met à courir, les lumières des lampadaires se changent en traînées blanches et jaunes, le bitume et les maisons en volutes noires. Tout devient flou et je ne peux m’empêcher d’être émerveillée. Je ne le sens même pas bouger tant il se déplace rapidement. On dirait qu’on est en train de voler. Je m’accroche à lui comme à une bouée et me mords la lèvre pour ne pas crier.

Avant même que j’ai pu m’en rendre compte, nous nous retrouvons dans le noir complet. Une odeur de poussière m’agresse les narines. Dimitri m’a posée au sol, mais je lui tiens toujours le bras. Je le suis en boitant. Je l’entends soulever une trappe au sol. Il me prend par la taille et m’attire contre lui.
– C’est un escalier. Je vais te guider. En bas, il y a de la lumière, tu pourras te déplacer seule.
Encore une fois, sa proximité m’étourdit. Je me laisse faire. Il me conduit d’une main sûre marche après marche. Il a l’air d’y voir parfaitement, contrairement à moi.
En bas, il y a un long couloir qui s’éclaire dès que nous posons le pied au sol. Il conduit à une porte blindée avec un système de verrouillage par empreinte. Dimitri s’arrête devant le système, s’entaille le pousse et pose son doigt sur le cadran. Reconnaissance sanguine ? Rien que ça ? Je ne peux m’empêcher de sourire.
– On ne joue pas dans la même cour pas vrai ?
Il sourit à son tour pendant que la porte se déverrouille. Je reste bouche bée. Elle fait au moins trente centimètres d’épaisseur. Même dans les films je n’ai jamais vu ça.
– Elle est conçue pour résister à tous types d’assaut. Et en particulier à ceux des vampires. Je l’ai testée moi-même. C’est ici que je dors pendant la journée. Tu y seras en sécurité.
Il me fait signe d’entrer, et je pénètre lentement chez lui.

 

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3 réflexions sur “Les Chroniques de l’Extravertie, Éternelle, chapitre 6

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