Les Chroniques de l’Extravertie, Éternelle, chapitre 9

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Je me mure dans le silence. Je sais que je devrais être reconnaissante envers Dimitri de me me fournir une nouvelle identité, mais je n’y arrive pas. Tu as peur. C’est vrai. Il a choisi une vie pour moi et je n’ai aucune idée de ce qu’elle va être. Tout va se décider avec ces quelques bouts de papier.
Mélodie me tient toujours la main. Elle essaye de m’envoyer des images apaisantes, de me rappeler que Dimitri lui a construit une nouvelle vie à elle aussi, et que cette existence lui plaît. Mais le cœur n’y est pas, et ça, elle n’arrive pas à me le cacher.
Dimitri s’approche de nous et s’assoit à côté de moi sur le canapé. Il me tend l’enveloppe, tout doucement. Il se rend peut-être compte qu’il a été un peu brusque.
Je lâche Melly, prend l’enveloppe et l’ouvre.


Dedans, un passeport, une carte d’identité et un badge. Mon nouveau moi tient dans une malheureuse petite enveloppe kraft.
Je m’appelle Ambre Duclos. Il m’apprend que je suis d’origine française mais que je suis née aux États Unis. Ça m’arrange. Je parle la langue mais je conserve quand même mon accent de new-yorkaise. Je vois qu’il a choisi mon lieu de résidence à Paris, Montparnasse. Un quartier plutôt aisé, si je ne m’abuse. Je regarde le badge. Je suis maintenant vendeuse dans une librairie avec des livres pour enfants. Ce n’est qu’une couverture. Si je le voulais, je pourrais ne pas travailler du tout. Il a ouvert plusieurs comptes à mon nom dans différentes banques dont il a la gestion, et ils sont bien approvisionnés. Ah… on sait donc d’où il tire les fonds pour son abri anti-atomique… Les avantages d’être un vampire et de pouvoir contrôler les gens… Il a au moins eu l’intelligence de choisir un travail où je me sentirais un peu dans mon élément.
Je range les papiers et pose le tout sur la table basse. Je respire profondément.
– Ok !
– Cela te convient ?
– Ce sera très bien. Merci.
J’essaye de me la jouer cool, mais j’ai une boule au ventre et je me demande si cette sensation passera un jour.
– Bien…
Il se passe un long moment durant lequel ni lui, ni moi, n’osons parler. Il brise le silence avec un soupire.
– Un de mes contacts doit passer te prendre dans une heure.
Le nœud se resserre dans mon estomac. Si vite ? Je consulte ma montre. Il est 5h00 du matin. Logique. Le type viendra dès que le soleil se sera levé, histoire de réduire les risques.
– Je suis désolé, mais le plus tôt sera le mieux. On ne peut pas laisser à Damien le temps de se retourner.
– Juste le temps pour les adieux hein ?
Il acquiesce. Je regarde Mélodie.
– Il nous laisse une heure.
Elle hoche la tête d’un air malheureux. Je la prends dans mes bras. Je la sens se raidir mais peu m’importe. Je me fiche de sentir l’appétissante petite humaine. Elle pourrait bien me mordre qu’à ce moment précis cela me serait complètement égal. Au bout de quelques secondes, elle finit par se détendre et me rend mon étreinte, son nez posé sur mon épaule, loin de ma gorge. Je souris.
– Ça va aller, fais-je en lui tapotant le dos.

Lorsque le contact de Dimitri arrive au lever du jour, Mélodie est allongée sur le canapé, la tête posée sur mes genoux. Nous avons passé le reste du temps qui nous était imparti à discuter en silence, à échanger des images et des souvenirs. Elle se redresse, pose un baiser sur ma joue, m’étreint une dernière fois et nous quitte pour s’enfermer dans sa chambre. Sa douleur manifeste me laisse étourdie l’espace d’un instant, puis je me lève à mon tour et m’approche du nouveau venu. C’est un grand blond aux cheveux courts et ébouriffés. Ses traits sont durs, ses yeux marrons, enfoncés dans leurs orbites, et il arbore des vêtements sombres, comme sa mine. La cinquantaine, peut-être un peu plus. Il a des allures de vieux militaire. Je ne peux retenir un frisson. Qui qu’il soit, il n’a pas l’air commode. Je ne sais pas si je dois me sentir effrayée ou en sécurité.
– Je te présente James. C’est lui qui va te conduire à l’aéroport et s’assurer que tout se passe comme il faut jusqu’à Paris.
J’approche à contrecœur et lui tend la main. Je m’attends presque à ce qu’il ne la serre pas, mais à ma grande surprise, il s’exécute. Sa poigne est sèche et ferme. Il n’a pas hésité à me saluer. Je me déride un peu. Tu te fais peut-être des idées après tout. Il n’a pas l’air si méchant que ça.
– Ambre je suppose ? dit-il en insistant sur le prénom.
A priori, il n’est pas dupe de la supercherie, mais il se met dans son rôle. Sa voix est grave mais non dénuée de chaleur. Je me suis peut-être effectivement trompée sur son compte.
– C’est exact.
– Je nous ai réservé un vol privé dans l’une des compagnies aériennes que dirige Dimitri. S’il n’y a pas de contretemps, nous devrions atteindre Paris d’ici une petite dizaine d’heures.
Un vol privé ? Une compagnie aérienne ? Je regarde mon protecteur en haussant les sourcils. Il est plein aux as ma parole… Il m’adresse un petit sourire contrit. C’est ça… Fais le modeste maintenant… Il pose une main sur mon épaule et me fait pivoter vers lui.
– J’ai une pleine confiance en cet homme. Si tu veux partir d’ici vivante, tu vas devoir lui obéir en tous points. Me suis-je bien fait comprendre ?
– J’ai besoin que tu me rassures, pas que tu me grondes d’accord ?
Je me suis exprimée d’une voix ténue. Je m’étonne de me découvrir presque au bord des larmes. Contre toute attente, il me prend soudain dans ses bras. Je sens son souffle dans mon cou. Il prend une grande inspiration, comme s’il voulait s’imprégner de mon odeur. Je me sers plus étroitement contre lui, le nez niché contre sa peau et je ferme les yeux.
– Tout ira bien, murmure-t-il.
Je me perds dans son étreinte. James se racle la gorge et Dimitri me lâche.
– Désolé, mais nous manquons de temps…
– Je sais, répond le vampire. Allez-y.
Il me pousse vers la sortie. Je suis James dehors et jette un dernier regard à Dimitri alors qu’il ferme la lourde porte blindée derrière nous. Et puis plus rien. Le silence envahit le couloir.

Mon garde du corps a déjà quelques mètres d’avance sur moi. Je le rattrape en trottinant. Il m’explique en quelques mots le déroulement des opérations. Sa voiture nous attend à la surface, près du cimetière. Nous allons nous rendre sur une piste d’atterrissage pas très loin de la Nouvelle Orléans. L’avion nous attend là-bas. Nous ne ferons pas d’escale. Il faudra qu’il fouille l’appareil avant le décollage afin de vérifier qu’aucun indésirable ne s’est invité à bord. Puis nous partirons. Arrivée prévue pour 16h00 à Paris. J’assimile toutes ces informations en me demandant comment il se débrouillera si l’un des sbires de Damien est effectivement à bord. A-t-il une arme ? Est-il prêt à tuer pour que je puisse m’enfuir ? Pourquoi Dimitri a-t-il une telle confiance en lui ?

Le trajet jusqu’à la piste d’atterrissage se passe sans encombre et sans un mot échangé entre James et moi. Sa présence n’est pas désagréable et mon appréhension a peu à peu disparu. Peut-être est-ce dû au pistolet qu’il a finalement sorti de sa veste dès que nous sommes remontés à l’air libre. Il ne parle pas mais je sens qu’il est concentré et qu’il ne laisse rien passer. La piste se situe au beau milieu d’un espace vert. Elle est assez longue, et tant mieux, car notre appareil est plutôt imposant. Dimitri n’a pas regardé aux dépenses pour monopoliser un avion de ce gabarit, juste pour l’équipe et deux passagers.
James gare la voiture sur un petit parking à l’extrémité de la piste puis se dirige à grand pas vers l’appareil. Je suis le rythme tant bien que mal mais j’arrive essoufflée auprès du commandant de bord qui nous attend aux pieds de l’échelle d’accès. Christian nous salue brièvement puis s’adresse directement à James.
– Toutes les dispositions ont été prises auprès de la compagnie. Il ne devrait pas y avoir de problème.
– Je vais commencer mon inspection.
– Très bien, j’installe mademoiselle dans ce cas.
Il fait un mouvement vers moi mais James arrête son geste en levant la main.
– Mademoiselle Duclos m’accompagne. J’ai reçu des instructions. Elle doit rester avec moi pendant toute la durée du vol.
Le commandant hausse les sourcils d’un air surpris mais finit par hocher la tête.
– Dans ce cas, je vous laisse procéder aux dernière vérifications. Je retourne à mon poste. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez où me trouver.
James acquiesce puis se tourne vers moi pour m’inviter à monter.

L’inspection dure une quinzaine de minutes, mais force est de constater qu’aucun obstacle ne s’est mis sur notre route. Je suis surprise et un peu anxieuse. Avec toutes les précautions que Dimitri a prises pour me sortir du pays, je suis étonnée que tout ce soit déroulé sans anicroche. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a anguille sous roche. Damien ne peut pas avoir lâché l’affaire aussi facilement. Et pourtant… Une fois installés sur nos sièges VIP juste derrière le cockpit, une hôtesse vient nous annoncer que l’avion va bientôt décoller. Je peine à y croire. Pour la première fois depuis que je l’ai rencontré, James semble se détendre. L’effet est contagieux.
– Beaucoup d’émotions pas vrai ? fait-il.
Je m’aperçois qu’il a fermé les yeux.
– C’est vrai.
– Je ne sais pas qui vous êtes pour Dimitri, mais vous devez être importante pour qu’il se donne autant de mal pour vous protéger.
Moi ? Importante ?
– Que vous a-t-il dit exactement ?
James sourit légèrement, les paupières toujours closes.
– Pas grand chose. Quand on traite avec ces gens-là, il vaut mieux en savoir le moins possible.
Je laisse échapper un petit rire. Quel euphémisme. Sait-il que Dimitri est un vampire ? Peut-être. Ces gens-là… Sa manière de le dire. Oui. Peut-être qu’il sait. Je ferme les yeux à mon tour. L’avion s’est ébranlé sur la piste. Sans doute vais-je réussir à dormir un peu. Je n’aime pas trop les décollages. La sensation d’oppression dans les oreilles, le corps qui se plaque au siège lorsque l’appareil prend de la vitesse. Mais pour une fois, je ne me sens pas trop mal. J’ai l’impression de laisser tous mes soucis derrière moi et je prie silencieusement pour qu’ils ne me rattrapent pas en chemin…

 

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5 réflexions sur “Les Chroniques de l’Extravertie, Éternelle, chapitre 9

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